La géométrie génère des émotions. Si la géométrie est la mathématique qui formalise l’espace, il existe aussi une géométrie affective qui l’« émotionnalise ». Rien de nouveau. Tout enfant enfoui dans son ennui, sait éprouver la douce euphorie de voir s’extraire d’un nuage un éléphant, que les volumes mouvants feront licorne ou lapin, ou même ganache grimaçante, c’est au choix. Puis on oublie. La redondance des formes patiemment inculquée dans ces lieux d’élevage, et non d’élévation, que sont école, collège et lycée, surcharge peu à peu cette faculté primaire, et à la fin du secondaire, au terme d’un long conditionnement, l’appétit de réalisme graphique aura gangréné le goût et éteint le génie imaginaire qui, de quelques vagues formes grossièrement découpées dans un ciel encombré de cumulus, ou un mur décrépi couvert de moisi, faisait jaillir une ménagerie. Historiquement, avec l’abstraction, la géométrie devint triomphante, mais hélas se substitua à l’émotion qui devait, c’était comminatoire, quitter le territoire de l’art. On mit l’émotion, le mal absolu pour les adeptes du concept omniprésent, à la porte des musées, elle revint par la fenêtre des ateliers. Souvent cependant, la mollesse des formes et la tiédeur des sentiments, ou plus grave encore, une certaine niaiserie œcuménique, obérèrent sérieusement l’intérêt de ce retour de la silhouette et du contour. On attendait les Kubin, les Schiele, les Goya de la géométrie, on vit de bons artisans, de convenables illustrateurs charriant de bien lénifiantes émotions, gluantes de bons sentiments. On attendait aussi, à l’heure où toutes les facettes de l’intelligence humaine tiennent désormais dans de gigantesques paquets binaires de 0 et de 1, que l’art parvienne à produire la même complexité en juxtaposant des étendues de noir et de blanc. On attendait un Jean-Pierre Duffour quoi.
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